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Alechinsky sur la rou(t)e du papier

Pierre Alechinsky (Bruxelles, 1927)
Composition, 1975
Œuvre sur papier de Chine
Motif circulaire gravé à l’eau-forte
Peinture à l’aquarelle pour le second motif et les bordures d’encadrement
99 cm x 59 cm
Inv. BA.AMC.23A.1977.000771
Acquise par la Ville de Liège en 1976
© Photo Musée des Beaux-Arts/Ville de Liège

 

Pierre Alechinsky est né le 19 octobre 1927 à Bruxelles, fils unique de parents médecins. L’artiste, dont la renommée est internationale depuis plusieurs décennies, vit et travaille à Bougival, près de Paris. Il vient donc de fêter ses 95 ans, et le Musée des Beaux-Arts de Liège a souhaité lui rendre hommage en cette occasion.

La collection du musée comporte plusieurs œuvres d’Alechinsky, de différentes périodes et techniques. L’une des plus anciennes, une huile sur toile intitulée Paysage calciné, aux traits abstraits et presque expressionnistes, remonte à 1953, soit deux années après l’ultime exposition collective du groupe CoBrA, organisée par Alechinsky – Dotremont et Jorn étant hospitalisés – qui se déroula en ce même Musée des Beaux-Arts, en 1951. L’artiste s’intéresse également à la gravure, dans l’atelier de S. W. Hayter, ainsi qu’à la calligraphie, à l’occasion d’un voyage à Tokyo et Kyoto en 1955, où il réalise avec l’opérateur Ferenk Haar, un film sur la calligraphie japonaise.

En 1965, Alechinsky ouvre une nouvelle étape de son parcours artistique en délaissant l’huile pour pratiquer la peinture à l’acrylique, souvent sur toile ou sur papier, ensuite marouflé sur toile : Central Park, avec son motif principal et ses « remarques marginales », ou prédelles (petites cases d’éléments tantôt abstraits, tantôt figuratifs, environnant le motif central et s’y rapportant), constitue l’œuvre-manifeste de cette orientation majeure. L’acrylique devient pratiquement le médium exclusif de l’artiste durant plus de vingt ans. La collection des Beaux-Arts de Liège comporte une peinture sur toile de 1968, Le dragon triste, sans prédelles, mais représentative de la fluidité gestuelle mise à l’œuvre par le peintre, grâce à l’acrylique, durant cette période.

Alechinsky, qui a notamment exposé avec Karel Appel en 1983 à la Salle Saint-Georges, ainsi qu’à la galerie liégeoise du Cirque Divers, dont il appréciait l’esprit turbulent et irrévérencieux, réalise à partir de cette année-là, et dans plusieurs villes (New York, Rome, Arles, Bruxelles…) plusieurs séries d’estampages à l’encre de chine sur papier : plaques d’égouts, « trous d’homme », « tampons de regards », bouches et grilles de fonte, repérées également à Boussu (en Hainaut) ou en Cité ardente. En témoigne Ville de Liège – Egout, une empreinte datée de 1984, acquise par la Ville en 2000 auprès des Amis du Cirque Divers. Le travail graphique prend une ampleur importante au fil des années et des expérimentations chez différents imprimeurs, et l’artiste multiplie sur un même support les pratiques en les entrecroisant, déjouant ainsi les catégories trop strictes du travail artistique.

L’œuvre actuellement exposée aux cimaises de La Boverie, une Composition de 1975, associe et réunit distinctement deux techniques : peinture, et usage de la gravure. Ici, une eau-forte sur papier, de forme circulaire (récurrente chez l’artiste), pouvant représenter une roue, une hélice, un parapluie ou une coquille d’escargot vus de haut. Au-dessous, l’artiste a peint à l’aquarelle un personnage à la tête bleue, posée sur de larges épaules. Derrière lui, une large auréole jaune qui pourrait rappeler un champ de blé, un fond vert de feuillages, et, sur le côté gauche, le début d’une tête de serpent (autre motif souvent présent), qui vient cerner de brun l’ensemble de la scène. De petits traits de pinceau aux différentes teintes entourent les deux motifs principaux et dressent une sorte d’encadrement de l’oeuvre. Elle illustre à la fois la part de maitrise technique (l’eau-forte) et la spontanéité du geste réfléchi (la peinture). Alechinsky s’est en effet souvent défini comme « un peintre venu de l’imprimerie », en souvenir de son passage (relativement bref) à l’Ecole de La Cambre à Bruxelles, où il étudia juste après la Seconde Guerre l’illustration du livre, la gravure et la typographie.  

 

Alain Delaunois

Attaché scientifique

La Boverie – Musée des Beaux-Arts